Les « cathares » ont-ils existé ?
Il fallait l'audace d'un spécialiste pour s'attaquer à une telle forteresse. Les conclusions de Jean-Louis Biget sont claires : s'il y eut bien des dissidents religieux au XIIè siècle, il est très abusif d'imaginer un « pays cathare » persécuté par les croisés.
Eminent spécialiste de l'histoire du Languedoc et de la dissidence religieuse au Moyen-Age, Jean-Louis Biget vient de rassembler la matière de plusieurs décennies de travail en un livre qui est bien plus qu'un recueil d'articles
[1]. Précédé d'une copieuse et vigoureuse introduction, enrichi d'un formidable index thématique argumenté qui permet d'y naviguer en tous sens, c'est assurément une somme sur ce qu'il est convenu d'appeler le « catharisme » : on saura tout, à le lire, sur la sociologie de la dissidence méridionale et la manière dont s'articulent, dans les communautés hérétiques, petite noblesse et élites urbaines, également sur les implications politiques de la croisade des Albigeois et les mécanismes de la répression, l'histoire sociale et intellectuelle de l'Inquisition.
Et pourtant, sur la couverture du dernier livre de Jean-Louis BIget ne s'affiche pas le mot magique, ce sésame de la boîte à fantasmes qui, croit-on, ouvre à coup sûr le paradis des fortes ventes et des ferveurs occitanes, « cathares » ! Pourquoi cette discrétion ?
Longtemps, Jean-Louis Biget prêcha dans le désert. S'il est aujourd'hui entouré d'amis, de collègues et d'élèves qui sont parvenus à imposer ses idées au coeur du champ académique, l'hérétique consacré a gardé de ses années de « dissidence » la voix forte et le goût des formules cinglantes. Il sait bien, pourtant, que la science rigoureuse qu'il défend avec passion et opiniâtreté ne pèsera jamais bien lourd face aux mythologies contemporaines, aux passions identitaires et aux intérêts économiques régionaux. Que peut l'historien face à la déferlante publicitaire affirmant la triomphale existence d'un « pays cathare », victime de la persécution des croisés et des inquisiteurs mais imposant à travers les siècles son héroïsme de la pureté doctrinale et de l'innocence politique, de l'égalité des sexes et de la contestation sociale ?
Ce qu'il peut ? D'abord et avant tout rappeler les choses par leurs noms. Jean-Louis Biget, lui, n'utilise le terme de « cathares » qu'avec des guillemets. Le terme en effet n'apparaît jamais dans le Languedoc médiéval. On le doit à Eckbert von Schönau, un bénédictin, qui appliqua, pour les disqualifier, à des contestataires de l'Eglise de Cologne - une grille forgée dans l'Antiquité tardive (IIIè - Vè siècle) par saint Augustin, ainsi que le montre la thèse récente d'Uwe Brunn
[2]. Les dissidents languedociens, des évangélistes radicaux, se considèrent quant à eux, du fait même de leur fondamentalisme, comme de « bons chrétiens » ou de « bons hommes » et n'éprouvent pas le besoin de se donner d'autre nom
[3]. Leurs adversaires les qualifient simplement d'hérétiques ou bien, toujours en référence à l'Antiquité, de manichéens ou d'ariens.
C'est récemment (peu après 1960) que le vocable « cathares » a supplanté celui d'Albigeois que Simon de Montfort et les croisés avaient conféré à leurs adversaires. Joint à son dérivé, « catharisme », il suggère l'unité d'une doctrine et la stabilité d'une contre-Eglise, que certains disent étendue des Balkans à l'Atlantique et de la Rhénanie à la Sicile. Il entretient de surcroît l'illusion d'un mouvement constitué, qui apparaît périodiquement comme la résurgence d'une rivière souterraine.
Jean-Louis Biget montre que cette conception décalque celle des clercs du XIIè siècle. La dissidence médiévale du Languedoc ne doit rien, en fait, aux Bogomiles ni à l'Orient : elle s'enracine en Occident, dans un contexte et des milieux précis. Elle naît dans la Chrétienté latine, comme un rameau dérivé de la réforme grégorienne, qu'elle prolonge en opposant l'Evangile à l'Eglise. Elle s'appuie d'abord sur un laïcat développé dans le monde nouveau des villes et qui se trouve ignoré ou méprisé par l'institution ecclésiastique, laquelle ne répond ni à ses attentes spirituelles, ni à ses aspirations sociales.
La religion des bons hommes, qui refuse tous les sacrements, les églises, les images, la pompe liturgique, ainsi que le culte des saints et des morts, s'avère le contraire d'une religion populaire. L'étude sociologique de la dissidence effectuée par Jean-Louis Biget atteste qu'elle ne touche qu'une minorité sociale et ne constitue nullement un marqueur d'identité régionale. Les clercs des alentours de 1200 amplifient abusivement le phénomène de la dissidence, laissant supposer l'unité d'une doctrine et la stabilité d'une contre-Eglise que rien, dans les sources, ne permet de vérifier.
Mais c'est cela qui justifie l'ingérence dans le comté de Toulouse des ducs d'Aquitaine et des rois d'Aragon, ainsi que des légats pontificaux. Une spirale de conflits de pouvoir engendre la croisade. Elle touche en premier lieu les domaines de Raimond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers, Carcassonne et Albi. C'est alors que les dissidents méridionaux reçoivent le nom générique d'Albigeois. Le terme sera repris par les chroniqueurs septentrionaux, qui l'étendent à toute la population du Midi toulousain.
En
prenant aux mots les sources médiévales, les historiens ont postulé l'existence d'une société méridionale unanimement rassemblée dans les « Albigeois ». Prise en tenaille entre les qualificatifs qui l'ancrent abusivement dans une région (« Albigeois ») ou l'inscrivent, tout aussi fictivement, dans la généalogie imaginaire d'une catégorie universelle (« Cathares »), l'histoire des hérétiques du Midi de la France est sans doute l'une des plus difficiles qui soit.
La leçon de Jean-Louis Biget a une portée qui dépasse, de beaucoup, l'histoire de la contestation anti-cléricale et de la dissidence médiévale. Reprendre le terme d'« Albigeois », utiliser, pour qualifier les hérétiques méridionaux, les mots de leurs persécuteurs ne pose pas seulement à l'historien un dilemne moral, mais bien un problème d'ordre épistémologique. Car l'on risque alors de laisser jouer, à son insu, et de manière incontrôlée, la force de persuasion que recèlent des mots inventés pour confondre et non pour décrire, pour dénoncer plutôt que pour analyser, et qui finissent toujours par rendre réel ce qu'ils proclament vrai.
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Article tiré de
L'Histoire, n°327, janvier 2008, par
Patrick Boucheron, Maître de conférences à Paris-I.
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[1] : J.-L. Biget,
Hérésie et inquisition dans le midi de la France, Picard, 2007.
[2] : U. Brunn,
Des contestataires aux « cathares », Institut d'études augustiniennes, 2006.
[3] : Cf. J. Théry, « L'hérésie des bons hommes. Comment nommer la dissidence religieuse non vaudoise ni béguine en Languedoc, XIIè-début du XIVè siècle »,
Hérésis, 36-37, 2002, pp.75-117.